IDENTITÉ ET SOUVENIR

L’exilé, ou le voyageur libanais de passage en occident s’entend souvent dire:
« Ah ! Vous êtes libanais ? Et alors avec la guerre comment ça se passe ?» La tentation de répondre «quelle guerre?» est grande, la patience manque pour expliquer la complexité des guerres, l’absence de réconciliation nationale, la poudrière sur laquelle il s’efforce de construire une existence stable et prospère, les implications étrangères dans l’occurrence des conflits, le flou qui règne entre ami et ennemi, celui qui le fut hier ne le sera plus demain, si ce n’est aujourd’hui l’absence de ligne claire.

Mais plus encore que l’incertitude immédiate liée à son avenir, ce qui pèse à l’individu, c’est le fait de n’être identifié que par rapport à un conflit, dans lequel il ait pris part active ou non, il ne se reconnaît plus. Et qui ne suffira jamais à décrire ce qu’il est, la richesse de son identité, de sa construction personnelle disparaît dans la représentation restreinte, souvent mélodramatique du halo romantique et diffus que projette l’ombre des conflits, et la grâce que lui confère son statut de survivant.
Confisquée au profit du groupe politico-religieux, la parole individuelle se voit refoulée, dépassée par les idéologies et la recherche de légitimité que poursuit chacun de ces groupes.
Mise en scène dans et par la sur-médiatisation de la région, le groupe vampirise l’identité propre qui est déniée à l’individu, sommé de choisir un camp afin d’exister aux yeux de l’Autre.
Spectateurs impuissants et masse informe, la population libanaise, anonymes parmi d’autres anonymes, a vu depuis quelques années le regard de l’occident évoluer et laisser enfin une place aux nombreuses histoires individuelles qui tissent la trame des mille et une identités libanaises.
En ouvrant la porte de leurs souvenirs, en évoquant ces passages de leurs vies qui ont comptés, chacun des narrateurs, sujets photographiques, lointaine image figée et regard en mouvement invite l’Autre à entrer et découvrir une part d’eux-mêmes.

En estompant ma présence du récit final, le spectateur pourra ainsi se substituer à mon rôle d’interlocuteur, afin qu’il rentre à son tour dans l’intimité contenue de ce moment de vie conté.

Cyrulnik constate qu’« il est très difficile de rassembler les souvenirs en un ensemble cohérent. Je retrouve plutôt un patchwork d’où émergent des images très précises: des morceaux de vérités claires dans un ensemble flou, incertain.» La mémoire traumatique étant faite d’images hyper-précises et autour de ces flashs on recompose une histoire. Les images et les mots -surtout- persistent longtemps alors que les émotions sont par définition un mouvement, elles ne durent pas.

Processus que j’ai impulsé et observé lors de l’interview et lors de nos rencontres, les premiers mots que me confiait le sujet portaient sur la confusion des souvenirs et leur caractère évanescent et le fait que le narrateur ne se rappelle que de bribes. La force de ce travail est que petit à petit on assiste au processus de remémoration où la mémoire sollicitée livre tous les souvenirs et histoires enfouies. La photographie, mon questionnement et intérêt pour son histoire encouragent le narrateur à solliciter sa mémoire laissant alors jaillir les émotions.