CORPS ÉTRANGERS

La procédure de discrimination repose sur un exercice paresseux de classification : elle ne s’attache qu’à des traits aisément identifiables (aux yeux de celui qui l'applique bien entendu) et impose une version stéréotypée du corps largement imaginaire.

La différence se mue en stigmate.


Le corps étranger devient le corps étrange. La présence de l’Autre se réduit à celle des indices morphologiques qui le désignent. Le corps n’est plus cet objet façonné par l’histoire personnelle de l’individu au sein d’une société et d’une culture, mais un inéluctable fait sociétal commandé par les lois de la biologie. Les conditions d’existence de l’homme sont les produits inaltérables de son corps. La manière de vivre est le simple déploiement moral d’une prescription anatomique.

Les différences physiques entre les groupes renvoient à des différences intellectuelles et morales, elles se muent en principe d’explication de l’inégalité sociale et culturelle ou en justification de la haine raciale. N’habitant pas les mêmes corps, les hommes ne peuvent habiter le même monde et prétendre à son égard aux mêmes prérogatives.
Tout se passe comme si le sentiment de l’infériorité de l’Autre ou son aversion ne pouvait se satisfaire de la seule dimension morale et qu’elle devait chercher une légitimité dans sa chair, son apparence ou ses traits sensoriels, pour le disqualifier enfin tout entier.

L'étranger est gênant par cela qu'il est celui qui dévie, celui qui sort du probable et du connu, celui qui outrepasse la norme en tous domaines : différence par rapport à un moule, à un modèle ; différence qui renvoie à un autre que le sien, et du même coup met en doute l'ordre du soi, l'ordre du même, donnant libre cours à tous les possibles ; l'étranger met en péril les certitudes.