L'ACCIDENT...

En voyant la sixième photo de la série « La naissance de Vénus » de Karine Labrunie, j’ai eu envie d’écrire quelques mots sur ce travail. Cette photo souffre en effet d’un raté technique, un effet de solarisation, qui a pour cause un rayon de soleil facétieux, et pour conséquence le gauchissement des couleurs.
Quelques mots qui commenceraient par « l’accident est ce qui rend différent, et la différence peut être belle ». C’est banal, certes, mais c’est un début !
Cet effet de solarisation transforme les couleurs et le bleu marine de la robe d’Ingrid devient rouge, sa chair se teinte de jaune, de rose. Ingrid, photographiée dans cette série de sept, par cet effet certainement involontaire de solarisation, rejoint les deux pôles entre lesquels la série se balance : femme fatale et enfant.
Ingrid, sur cette sixième photo, souffle dans sa main ouverte, comme on fait pour envoyer un baiser, et ce geste, que l’on associe à la séduction de la vamp, devient aussi celui d’une enfant qui veut cacher sa bouche parce qu’elle vient de faire une bêtise. Mais de quelle bêtise peut-il bien s’agir ? La solarisation de la photo ? Sa différence, dont elle n’ignore rien ? Cette facétie de la nature, qui à chaque naissance rebat les cartes, et donne à chacun une donne unique, dont il devra bien se débrouiller ?
Cet accident de prise de vue, qui met le rose aux joues d’Ingrid, Karine Labrunie a eu la bonne idée de ne pas le passer à la trappe.
Il n’est pas fondateur de son geste artistique, bien sûr que non, et toute sa série, « La naissance de Vénus », ainsi qu’une autre série avec Ingrid, « Blossom girl », peuvent être vues et appréciées en dehors de cela. Mais il est pourtant révélateur que cette photo soit gardée, et qu’elle semble contenir en elle le nœud sémantique devant lequel nous nous trouvons, pour ne pas parler du sentiment de perplexité dans lequel ces photos pourraient nous plonger.
Pourquoi habiller une jeune fille trisomique avec une robe à la Marylin, dans « La naissance de Vénus », pour lui faire jouer un rôle dont elle ignore peut-être tout ? Pourquoi au contraire la replonger dans l’enfance, façon « Petite maison dans la Prairie », pour la série « Blossom girl » ? Est-elle enfant innocente, ou aguicheuse? Peut-on jouer ainsi avec Ingrid, et à travers elle avec tous ceux qui sont différents, et qui, surtout, n’ont pas de regard sur les regardeurs ?
Tous ceux qui ne savent pas le pouvoir de l’image, tous ceux qui ne disposent pas des codes, et donnent tout, cash, sans rien exiger en retour.
Ingrid, oui, donne tout, la fillette et la femme fatale, et elle ne nous demande rien. Elle se donne à la photographe, et à travers la photographe, au public. Cela, oui, pourrait poser problème.

Pourtant, en regardant plusieurs fois cette série, comment ne pas percevoir l’empathie qui règne entre Ingrid et Karine. Ces photos, auraient-elles pu être volées ? Si Karine Labrunie avait été comme certains photographes, qui pendant les guerres de l’ex-Yougoslavie, allaient mitrailler les obsèques, et se régalaient la pellicule des expressions déchirées des familles, au moment de l’exposition du corps… Si elle avait pris soin de choisir une pellicule à gros grain, qui accentue la rugosité des étoffes, qui survende la charge de ce deuil…Si Karine Labrunie avait voulu appuyer sur la prétendue appétence pour le sexe, sans les barrières de l’éducation, que l’on prête aux trisomiques… oui, elle aurait très bien pu le faire.
Mais le regard d’Ingrid, on le voit, n’est pas celui de l’innocence volée. Il est bien davantage celui d’un être humain, différent certes, mais qui comprend ce qu’il est en train de faire. Qui accepte le jeu. Qui surjoue la femme fatale, parce qu’il s’agit d’un jeu. Et puis qui parfois ne joue rien, mais donne simplement le sourire de l’enfant qu’elle est. De la jeune adulte qu’elle est aussi.
Et pourquoi, au nom de quoi, ne jouerait-elle pas la beauté fatale ? Elle est belle, Ingrid. Et on l’imagine aussi, comme dans la quatrième photo de cette même série, comme quelqu’un de très joueur.
L’accident de solarisation, l’exception que comporte cette photo, renferme en lui, ou au contraire fait exploser, ce nœud dans lequel Karine Labrunie s’est risquée.

Dans la seconde série, « Blossom girl », toutes ces questions sur la responsabilité du regardeur-Karine et sur notre responsabilité propre, regardeurs du regardeur, et sur le degré de jeu auquel Ingrid se situe, se trouvent en quelques sortes soulignées par le cadre.
Ingrid est dans un parc public, sur une pelouse, au milieu des pâquerettes, et redevenue enfant elle nous regarde avec candeur. Derrière elle, la grille du parc public sépare la pelouse de la chaussée. Au-dehors, on entend les voitures, la circulation, le monde des gens qui travaillent, qui ont des horaires, qui veulent garder le tempo.
Ce cadre, cette grille, retranchent-ils Ingrid du monde comme il va ? Pour la laisser à son enfance éternelle ? Sont-ils le marqueur, la limite, entre le normal et le différent ?
Il ne peut pas être innocent que Karine Labrunie ait placé cette série sur une jeune fille en fleur à l’intérieur de ce métacadre. Mais aux pistes évidentes que j’évoque, qui verraient dans cette grille la plate métaphore des différentes limites dont est tissée la vie en société, pourrait-on en voir une autre, qui nous renverrait à nous-mêmes et à notre propre regard sur Ingrid ?
Cette grille nous parle de nous, et de notre façon de refuser à Ingrid de pouvoir jouer tous les rôles. Femme fatale, pute si elle veut, enfant.
Le risque, là encore, pris par Karine Labrunie, c’est d’aller au-devant du scandale, auprès de regardeurs-censeurs, qui dénieraient à Ingrid le pouvoir de jouer de son corps, et de se lancer dans le jeu de la séduction. Le risque, c’est de montrer à ces censeurs les pointes de grilles dont sont faits leurs regards.
Le risque, ce n’est certainement pas d’avoir donné à Ingrid l’opportunité de jouer avec la regardeuse. Parce que, on le sait, pour peu que l’on regarde le regard d’Ingrid avec patience, Ingrid sait qu’elle joue. Tant pis pour les censeurs s’ils se croient de bonnes âmes défenseurs de l’enfance exploitée en faisant sonner la charge contre ces photos !

Pour les autres, pour les amateurs de photo et les amoureux de la vie, il reste deux séries de photos avec Ingrid, qui osent aller vers une zone conflictuelle, dangereuse. Là où l’on pourrait accuser la photographe de tous les maux. Mais en attendant, de quoi sont faites ces deux séries ? Par où nous attrapent-elles ?
L’accident, la position du regardeur, le cadre, le jeu.
Au fait, ne seraient-ce pas quatre questions essentielles posées à et par la photographie ?


Xavier Malbreil