HISTOIRES ENFOUIES

Installation interactive de portraits vidéo


La mémoire est une autre façon de circonscrire une détermination subjective de l’espace spatio-temporel. Cette temporalité est représentée par le cliché photographique et l’espace temps qu’il délimite dans la mémoire du sujet de la photographie, le moment de la photo.
Y revenir, 20 à 30 ans plus tard et évoquer le contexte affectif, social, familial, spatio-temporel fait du sujet devenu narrateur de sa propre histoire, un archéologue de sa mémoire.
Il évoque, sans les figer, les souvenirs liés à cette photo, impliquant le spectateur, qui se trouve alors projeté dans l’intimité de celui qui n’était à ses yeux, que portrait abstrait.
Les stimuli sensoriels liés à la remémoration, font vivre au spectateur par le biais des narrateurs les scènes décrites et l’entraînent vers ce que fut leurs vies, loin des clichés liés à la guerre qui restent partie du décor. Je m’attache à accorder la place de premier plan aux narrateurs, aux vivants, leur laissant le choix d’aborder ou non ce sujet difficile.

La mémoire individuelle de chacun devient point de mire et prend son importance face à la mémoire collective et à la représentation médiatique occidentale de l’identité libanaise.
Il est difficile de circonscrire le paramètre d’une mémoire collective libanaise. L’enseignement de l’Histoire du Liban au sein des établissements scolaires s’arrête à l’année 1943. La mémoire collective est donc celle transmise par tradition au sein des différents groupes politico-religieux auquel le sujet appartient ou a choisi d’appartenir. Les tensions liées à la remémoration et à l’expression d’une mémoire collective libanaise n’ayant pas disparu et étant jusqu’à présent l’objet d’enjeux politiques, mon propos n’est donc pas de faire ressurgir ces tensions, ni de les exprimer, mais de m’intéresser aux individus composant la société libanaise.

Si ces tensions apparaissent ou ressurgissent dans la narration, elles ne sont présentes qu’à titre de toile de fond et ne sont pas l’enjeu de la remémoration.

Par le traitement des conflits et actualités de la région du Moyen-Orient, notamment du Liban et de sa population, les médias occidentaux ont contribué à façonner une représentation arrêtée dans la mémoire collective occidentale que je cherche à dépasser. Comment alors réaliser un portrait juste dans un pays où clichés abondent, noyant l’identité sous un flot de visions exagérées? Comment inciter le sujet à se raconter sans retomber dans les lieux communs d’une Histoire trop présente, pour pouvoir accéder à son histoire personnelle? Comment montrer ce processus de rappel du souvenir et l’appréhender pour le retranscrire artistiquement?

Ce questionnement a impulsé l’élaboration de mon œuvre. Il s’inscrit logiquement dans ma démarche artistique, qui met en avant l’individu privé de parole, non-représenté, et tisse des liens avec lui afin de partager cette expérience avec le spectateur.
Dans Histoires Enfouies, j’interroge le sujet sur son paysage actuel et passé perçu à travers une histoire, un souvenir, et non plus l’inverse, je ne décrypte pas le paysage et les transformations qu’il a subi pour comprendre l’individu, du moins je regarde et soumet au spectateur le paysage à travers la présence des sujets qui le revivent, se le réappropriant par la parole et leur présence.
Libérée des contraintes, des préjugés, la parole est rendue à l’individu traité comme tel, et non pas comme élément d’une population victime ou au contraire, selon les représentations, oppresseur. Ce faisant la parole est redonnée à ceux qui furent traités comme spectateurs impuissants de leur propre histoire. L’impuissance est celle de l’individu dépassé par la représentation que se fait de lui l’Autre qui ne cerne pas véritablement la complexité et les antagonismes qui ont construit son identité.

Lors des interviews effectuées auprès des narrateurs, réalisées au préalable des portraits vidéo, je voulais éviter la notion de constat avant/après. Ce qui m’intéressait était un dialogue passé/présent: savoir comment la personne elle-même se percevait, découvrir l’histoire enfouie en premier lieu dans la mémoire du narrateur, puis dans la mémoire des lieux…
Comment le narrateur se raconte-t-il, quel regard pose-t-il sur lui et les événements qui entourent et provoquent la photo, qu’est ce que cette photo lui renvoie de lui ?
Ce constat avant/après est souvent utilisé dans les pays ayant subi de graves préjudices. Ce qui m’intéresse ici est le fait de choisir la photographie d’une personne qui s’inscrit dans le paysage libanais. Le lieu de la photo, qui s’est transformé, renvoie au sujet qui y figure ; en parlant de ce lieu le narrateur se réapproprie cet espace.

La façon dont les sujets revivent cette remémoration est très personnelle, propre à chacun. Une même image engendre des visions, vécus différents, selon le narrateur. Dans le portrait vidéo que je fais à Rahbeh, un village du nord du Liban, trois narrateurs différents - tous présents sur la photo - me confient leur histoire lors d’une interview commune. Il s’agit d’une fratrie composée de deux sœurs et un frère. De prime abord la photo - qui remonte à plus de trente ans - est celle que l’on pourrait trouver dans n’importe quel album photo, d’un caractère assez commun. Mais c’est le récit que les narrateurs nous livrent et la valeur qu’ils en donnent à travers leur histoire qui confère une profondeur à cette photographie. Chacun se réappropria la photo, ou la mémoire de cet instant à sa façon avec plus ou moins de distance et de facilité, mais au fur et à mesure qu’ils convoquaient leur mémoire les souvenirs devenaient plus précis, éclairaient les oublis des autres, l’instant passé était revisité par le point de vue présent, renaissance de l’instant.

Le photographe est un moyen translatif de remémoration pour le sujet de l’espace temps dans lequel il se projette. C’est lui qui a fixé ce souvenir. Le sujet a perçu la scène, mais ne l’a pas vu telle que fixée par le photographe, qui est le seul à avoir déterminé les éléments composants la photographie. Voir, et revoir ce que l’on n’a pas vu mais plutôt perçu fait appel à tous les sens sauf la vue, donc provoque des stimuli de toutes sortes engendrés par la remémoration. Ces sensations sont ressenties avec d’autant plus d’acuité que ce moment s’est perdu sur une longue période, dans les méandres de la vie, qui a d’autant plus changé avec la guerre et la reconstruction - éléments troublants dans le processus de remémoration. L’intimité de ces moments disparus, elle, reste la même.