Artiste française d’origine libanaise, Karine Labrunie grandit influencée par deux visions distinctes. Consciente de ce double héritage, elle saisit très tôt l’importance du filtre culturel dans la perception du monde. Ses interrogations se généralisent petit à petit jusqu’à constituer une réflexion plus globale sur la conscience de l’autre et de ses différences.


C’est donc naturellement qu’une part importante de son travail gravite autour de la représentation d’individus. Handicapés, personnes âgées, étrangers... Tous sont représentés affranchis de la traditionnelle symbolique d’appartenance à une catégorie, affranchis des fantômes d’une quelconque image d’ Épinal. Mais il n’est pas non plus question d’emprunter à tout prix un chemin divergent dans le but de manifester sa singularité. Les oeuvres évitent le piège d’une instrumentalisation individuelle du modèle dans le but de dénoncer une instrumentalisation sociale. Ici, le propos n’est pas tant une critique des modèles perceptifs imposés (bien que tacitement la critique est présente) qu’une démarche de découverte de l’autre.


C’est donc avant tout des instants d’intimité simples, des portraits relativement classiques dans la construction et dans lesquels il est clair au premier regard que l’oeuvre témoigne non seulement d’une individualité, d’une identité, mais aussi d’une relation construite entre le modèle et l’artiste. Une relation basée sur le dialogue et qui s’affranchit tant devant que derrière l’objectif de réflexes accumulés à force d’années d’’images, de regards, de paroles...


Lorsque l’artiste réalise une série de photos au Liban, le but n’est pas d’exposer des libanais à des occidentaux. Elle cherche avant tout à saisir l’identité, la singularité de son modèle. Du filtre perceptif occidental ont été évacués les stigmates de la guerre et une vision fantasmée de l’orient.


Cette volonté de se construire une vision personnelle et de comprendre l’autre parcourt son oeuvre quels qu’en soient les sujets. Karine Labrunie n’impose pas a priori une vision définie ; et le modèle s’évade le temps de l’oeuvre, d’un carcan normatif par trop présent et pesant.


Ayant jusqu’à récemment privilégié la photographie et la vidéo pour la spontanéité du lien à l’autre qu’elle permet d’établir et de saisir, Karine Labrunie prolonge aujourd’hui cette relation d’intimité avec le spectateur au travers d’oeuvres interactives qui engagent l’autre à prendre part au lien qu’elle tisse avec ses modèles. Le spectateur s’engage alors dans une démarche de reconnaissance progressive de l’individu. Invité à intégrer par l’expérience de l’oeuvre des cocons d’intimité, le spectateur se laisse en premier lieu entraîner par des instants de tendresse.


Mais au delà de cette première impression simple, primitive, une sensation plus prégnante se dessine petit à petit. C’est la fragilité du lien à l’autre. L’inexorable possibilité de sa rupture. Et l’oeuvre de basculer de registre par ce subtil renversement, et se faire le témoin de la souveraineté du dialogue et de la volonté de compréhension, dans la construction d’un voir l’autre.



Emmanuel Aubert